COVID : Pause détente aux soins intensifs, « un ilot de paix »

Un grand merci aux soignantes du Centre hospitalier universitaire de Genève pour cet article et la mise en place des permanences massage. Un hommage particulier à Monique Boegli, Infirmière spécialisée, équipe mobile douleur, département de médecine aiguë, praticienne de longue date, toujours aussi active pour défendre l'impact du Toucher-massage, qui a organisé ces plages "Bien-être et ressourcement." pour le personnel du HUG. De nombreuses initiatives de cette nature sont organisées un peu partout en France, nous participons à Dijon aux ateliers mis en place pour le personnel du CHU.

Dans le contexte de la pandémie, les soignants de nombreux pays ont fait preuve de courage, d’engagement, de flexibilité et de professionnalisme face à de nombreux stresseurs. Au niveau professionnel, ils ont été confrontés à une maladie inconnue avec un risque pour les patients les plus sévèrement touchés de détérioration rapide de leur état de santé (1). Les nouvelles méthodes de travail pouvaient s’avérer très stressantes du fait de l’augmentation du volume et de l’intensité de leur travail, mais aussi du questionnement de leurs pratiques usuelles nécessitant la consultation de nouvelles procédures et protocoles. La clinique semblait prendre une toute autre « normalité » (2) Les changements d’horaires fréquents, de locaux, et de patientèle se sont ajoutés à la charge endossée par les soignants.

Au niveau personnel, de nombreux professionnels ont vécu la peur de contaminer leurs proches étant exposés à un risque d’infection accru en raison de leurs contacts étroits, fréquents et prolongés avec les patients (7). Pour éviter une contamination de leurs proches plusieurs témoignent avoir évité tout contact physique, choisi de faire chambre à part ou ont logé à l’hôtel. Le quotidien a été alourdi par les soucis de garde d’enfant ou encore de fermeture des frontières pour les travailleurs frontaliers.

Afin de soutenir les professionnels, les dispositions déployées par l’institution ont été importantes : facilités de garde pour les enfants, offre gratuite des repas et du parking. Le département de médecine aigue, (DMA) qui comprend les services des soins intensifs, des urgences, d’anesthésiologie et de pharmacologie, a souhaité renforcer le soutien aux professionnels en mettant à leur disposition un soutien psychologique, spirituel et des hypno-pauses. Afin de compléter l’offre, le responsable des soins du département a proposé un projet de pause détente pour les collaborateurs. L’objectif était d’offrir aux collaborateurs un espace avec une prestation de massage minute ® afin de contribuer à leur bien-être dans cette période de stress. Le concept a été validé par les responsables du service ainsi que par la médecine du travail qui a confirmé la pertinence d’une telle offre en période à risque de surmenage pour autant que les mesures sanitaires de protection soient respectées.

Cet article décrit le vécu des soignants suite à une intervention de pause détente.

Deux approches de détente ont été déployées :

  • Le massage- minute® se base sur le concept du Toucher-massage® (TM) (Savatofski, 2018) qui se définit comme : « Une intention bienveillante qui prend forme grâce au toucher, qui permet de détendre, rassurer, communiquer ou simplement procurer du bien-être, agréable à recevoir et, qui plus est à pratiquer » (3). Le massage minute du dos sur habits ou à l’huile sur une chaise ergonomique ainsi que le massage minute pieds ont été proposés.
  • Le Healing touch (HT) est une thérapie de type énergétique « pratiquée en ayant à l’esprit l’intention de soutenir et de faciliter le bien-être physique et psychique. » (4) Le HT consiste en un déplacement des mains au-dessus de la personne à distance du corps et/ou en un toucher léger. Il permet la libération des tensions physiques et mentales et facilite ainsi la relaxation. Cette approche est appropriée pour les personnes qui n’aiment pas être touchées.

Une infirmière spécialisée de l’équipe mobile antalgie qui a développé le TM dans l’institution a été mandatée pour mettre en place cette intervention. Afin de faciliter l’accessibilité, une salle de l’ancien bloc opératoire proche du service des soins intensifs a été choisie comme lieu de la Pause détente et aménagée de manière chaleureuse. Le collaborateur pouvait choisir son huile de massage aux senteurs et propriétés variées. De la musique relaxante accompagnait le soin, effectué et dans le respect des mesures sanitaires (port de masque, lavage des mains).

La durée de ces différents massages était de 15-20 minutes. Le choix des zones de massage correspondait au dos et aux pieds afin de limiter la proximité durant le soin.

Une permanence a été proposée dans le service des soins intensifs en avril, avec des horaires répartis de façon à permettre aux soignants travaillant de nuit de profiter également de l’offre. Puis en raison de la forte affluence et du retour positif des collaborateurs, il a été décidé de poursuivre cette nouvelle approche jusqu’à fin mai.

Les rendez-vous ont été pris par téléphone ou sur place, programmés toutes les 30 min en tenant compte d’un temps de désinfection du matériel.

Afin de documenter le ressenti des soignants et de mieux comprendre les bénéfices éventuels de cette intervention, les commentaires spontanés des collaborateurs ont été recueillis à l’issue des séances. De plus les collaborateurs ont été invités à laisser un témoignage sur un papier dans la salle d’attente s’ils le souhaitaient pendant les deux dernières semaines pour compléter le recueil spontané.

Résultats :

  • L’offre de la pause détente s’est déroulée sur 21 jours : 245 soins ont été prodigués à 140 personnes, dont la majorité est venue une seule fois, 34 personnes sont venues entre 2 et 9 fois.
  • Le massage le plus demandé correspondait au massage minute du dos (212 sur 245, dont 209 ont souhaité un massage à l’huile), 8% a demandé un massage des pieds et 5.5% souhaité un soin HT.
  • Parmi les participants la majorité étaient issus de la filière soins infirmiers (42%) et aide-soignante (19%). 12% étaient issus de la filière médicale, 8% étaient des pluri professionnels de soins (physiothérapeutes, personnel de la pharmacie), 7% du personnel administratif et 11% venaient de la filière propreté et hygiène. La majorité des demandeurs des soins étaient des femmes (84%).

Analyse des commentaires :

57 commentaires ont été recueillis à l’issue des séances et 32 témoignages écrits ont été laissés.

L’analyse de l’ensemble de ces commentaires permet de dégager deux grands axes : la gratitude et le sentiment de reconnaissance d’une part et le sentiment de bien-être d’autre part.

La gratitude comprend selon Emmons (5), (2007) deux conditions :

  • Avoir conscience de vivre une expérience positive de bienfait
  • Et reconnaitre que cette expérience trouve sa source en dehors de soi- même.

Les collaborateurs expriment un sentiment de reconnaissance :

  • envers la compétence liée au soin :
    – sous forme de remerciements : « merci pour ces moments » « un grand merci à la masseuse » « merci aux thérapeutes qui donnent de leur temps et énergie » « merci pour tes soins dans cette période délicate »
    – mais aussi de reconnaissance de son expertise « j’ai pu bénéficier de vos compétences » « …sous les mains d’une experte » « à travers ton professionnalisme » « vous avez des mains de fée » « des doigts d’or »
  • envers l’institution :
    – Bienveillance « on nous bichonne » « super que l’on nous propose cela » « bienveillance à notre égard » « ça fait du bien qu’on prenne soin de nous après ces mois difficiles » « je les (les soins) ai reçus comme un don du ciel » « ça me touche qu’on propose ça »
    – Espoir de poursuite : « on aimerait y avoir accès tout le temps » « en espérant que cela continue par la suite » « je souhaite vivement recourir à nouveau à vos compétences en espérant qu’ils restent d’actualité »

La deuxième dimension concerne le bien-être qui se décline dans ces commentaires sous 3 formes :

  • Détente : « moment magnifique de détente » « …qui me libère le corps et l’esprit » « je me sens plus légère » « moment de détente très apprécié » « merci pour cette invitation à lâcher prise » « vos soins ont permis de faire redescendre la pression en qq minutes »
  • Ressourcement « je me suis sentie plus productive après une séance » « profitable du point de vue de la récupération » « cela m’a permis de me recentrer » « je repars boostée » « je me sens rechargée en énergie », « le plein d’énergie est fait »
  • Evasion « pause hors du temps » « j’étais partie » « j’ai décroché » « parenthèse enchantée » « moment pour soi » « bulle de douceur » « un îlot de paix ».

Discussion :

Cette proposition d’espace bien-être a rencontré un grand intérêt puisque 140 personnes y ont recouru. Elles ont tout d’abord perçu l’attention particulière qui leur a été apportée, ont apprécié cette offre de soin en manifestant leur reconnaissance en relevant les compétences liées au soin, mais aussi leur gratitude envers l’institution qui a pris soin d’eux. Les valeurs relationnelles annoncées par l’institution « confiance, respect, esprit d’équipe, et reconnaissance » sont incarnées dans cette offre. Les dispositions de l’institution pour favoriser un environnement qui souligne
l’importance de prendre soin de soi et de temps de décompression constituent une aide pour que les équipes restent concentrées sur les soins et assurent la sécurité de leurs rôles (6).

En plus de la gratitude, les collaborateurs reconnaissent aussi un sentiment de bien-être et de détente. Or les médecins et les infirmières des hôpitaux disposant de services dédiés à la prise en soins de cas de COVID-19 ont fait état de taux élevés de symptômes de anxio-dépressifs, d’insomnie et de détresse (6).

Les effets bénéfiques des pratiques psychocorporelles en termes de diminution de l’intensité de symptômes physiques mais également psychologiques (anxiété, dépression), voire spirituels, ont pu être documentés (7, 8) Enfin l’expérience du TM est liée pour certains soignants au recentrage sur soi et à une sensation de ressourcement.

Ces témoignages mettent en évidence les effets du TM en termes de bénéfices pour soi. En effet les soignants ne donnent souvent pas la priorité au fait de prendre soin d’eux-mêmes, craignant de mettre la pression sur les collègues ou de laisser tomber l’équipe. Or le soin des autres passe par le soin de soi, attitude qui n’est que marginale chez les professionnels de la santé qui sont donc susceptibles d’avoir besoin des autres (collègues, amis, pairs) pour leur rappeler de penser à eux-mêmes (2).

Le soutien pratique et psychologique des infirmiers/mières est essentiel pour préserver leur santé à court et à long terme, en particulier lorsque le niveau de stress professionnel est élevé comme ce fut le cas en cette première phase de pandémie. Garantir le bien-être psychologique exige une réponse en plusieurs couches, avec différentes composantes à différents moments. Des stratégies qui visent la prévention mais aussi le traitement, sont nécessaires avec des actions à différents niveaux allant de l’organisation des réponses en équipe à celles qui visent le soin individuel et le soutien par les pairs.

L’offre de TM semble être un des éléments de réponse au stress des professionnels dans un contexte de crise sanitaire. Des études sont nécessaires afin d’explorer et mesurer l’impact d’une telle intervention non seulement sur les soignants mais également sur la qualité des soins dispensés aux patients par les soignants bénéficiaires.

Conclusion :

Cette offre a apporté un bien-être aux collaborateurs avec l’expression de gratitude de leur part ainsi qu’un sentiment d’appartenance renforcé à l’institution. Le soutien de l’institution à ses collaborateurs a permis à ces derniers de se sentir reconnus dans leur vécu difficile en contexte de
crise. Nous pensons que la qualité des soins pourrait avoir été améliorée, car il nous semble que le fait de s’occuper de soi permettrait d’être plus disponible à l’autre et nous recommandons d’intégrer cette offre lors de situations majorant le stress des professionnels de la santé au sein des institutions de soins. Le défi sans précédent du Covid-19 nécessitera également une stratégie souple de mise en oeuvre de cette offre, car les besoins et les exigences sont susceptibles d’évoluer au cours de la
pandémie. Les conditions d’une pérennisation de cette offre mériteraient d’être étudiées.

Un grand merci à Dre Christine Cedraschi, psychologue du service pour sa relecture et ses commentaires de la version préalable de ce manuscrit.

Auteurs :

  • Monique Boegli, Infirmière spécialisée, équipe mobile douleur, Département de médecine aigue, HUG
  • Gora Da Rocha, Infirmière, MScSI, PhD, Infirmière spécialiste clinique SP, HUG, Professeure assistante HEdS
  • Miguel Ferreira, Responsable des Soins, Département de médecine aigue, HUG
  • Catherine Bollondi-Pauly, Infirmière spécialiste clinique antalgie-soins palliatifs, Pôle pratiques professionnelles, Direction des soins HUG

Références bibliographiques :

1. Bajwah S, Wilcock A, Towers R, Costantini M, Bausewein C, Simon ST, et al. Managing the supportive care needs of those affected by COVID-19. European Respiratory Journal. 2020;55(4):2000815.
2. Maben J, Bridges J. Covid-19: Supporting nurses’ psychological and mental health. Journal of Clinical Nursing.n/a(n/a).
3. Savatofski IdfJ. Le toucher massage 2018 [Available from: https://www.ifjs.fr/ecole/touchermassage-dans-les-soins/.
4. Mentgen J, Bulbrook M. Healing Touch Program MC, Manuel officiel du programme de certification Healing Touch. 1. TdtodleédHtNL, editor2012.
5. Emmons RA. La gratitude : cette force qui change tout. 297 p. p.
6. Adams JG, Walls RM. Supporting the Health Care Workforce During the COVID-19 Global Epidemic. JAMA. 2020;323(15):1439-40.
7. Bollondi Pauly C, Boegli M. Les bénéfices du Toucher-Massage© : lien avec la spiritualité. Revue internationale de soins palliatifs 2016;31(4):157-62.
8. Lindgren L, Jacobsson M, Lamas K. Touch massage, a rewarding experience. J Holist Nurs. 2014;32(4):261-8.